Un jour tu donnes le jour. Ton ventre rond comme la terre s’ouvre et naît un enfant. Un bébé en puissance d’homme. Tu le serres, tu le veilles, tu le nourris. Parce que tu l’aimes, tu le laisses s’échapper de ton amour. Faire un pas, puis dix. S’éloigner, les genoux écorchés, sur sa première bicyclette. Aller au MacDo avec ses potes. S’enfermer dans sa chambre. Chatter avec une inconnue. Se saouler pour la première fois. Devenir un mec, quoi. Quoi?! fais pas ch…, m’man.
Comme chaque jour ton petit d’homme va à l’école. En ville. Tu entends des sirènes, tu entends des cris, un hélicoptère, l’immense rumeur du drame, celle de la peur. Tu apprends des bribes, tu comprends par morceaux. Et tes SMS ne passent pas. Pourquoi il ne répond pas, bordel! Un jour tu donnes le jour. Tu l’appelles Mehdi ou Pierre ou Gabriel. Et le soir tombe et il n’est plus là. Ton ventre encore se déchire. Ça s’appelle la vie. C’est ponctué par la mort. Et celle d’enfants est intolérable ment absurde.
Ce que je trouve plus absurde encore, ce sont ces heures d’éditions spéciales, meublées d’images en boucle, d’infos inactualisées. Et puis, surtout, cette noria des politiques, dont les états d’âme médiatisés ne sont qu’occupation de temps d’antenne. Car peut on me dire pourquoi on interroge en l’occurrence le président du PS ou une sénatrice MR? Arrêtez de nous infliger, à l’occasion d’un drame humain, l’opinion de gauche, de droite, bleue rouge orange ou verte, communale, provinciale ou fédérale. Faut-il particratiser aussi le drame et les émotions? Se lèvera-t-il quelqu’un enfin pour dire qu’on n’en a rien à battre de ce verbiage?
J’ai eu réponse à mes SMS. Mes poussins à moi sont rentrés. J’ai accouché de ma peur de mère. Mais au fond de mon ventre, il reste quelque chose de noué, une solidarité de tripes maternelles pour celles dont le ventre est aujourd’hui déserté.Chuuuuut. Un peu de silence. Un peu de décence. Laissez-les, laissez-nous pleurer.
S’éveiller avant l’aube pour apprendre que Steve Jobs est mort. Petit pincement au cœur, une ombre de chagrin, et puis le brouhaha du monde : hommage des addicts, des geeks ou plus simplement de la multitude dont il a changé les habitudes, le rapport à l’informatique, à la musique ou à la communication ; quelques bavassages de crapauds, aussi, croupissant dans la mare, et qu’insulte l’idée qu’une étoile puisse scintiller au-dessus de l’eau glauque…
Ni le premier ordinateur de bureau, la souris, le cube, L’iMac, l’iPod, l’iPhone, l’iPad ne lui serviront de cénotaphe. Steve Jobs n’est ni un Saint, ni une Icône -tout simplement un homme, et ces jouets technologiques, aussi emblématiques soient-ils, un jour passeront. Autant que ses inventions, ce sont ses mots qui m’ont marquée, et qui restent pour moi comme une invitation à vivre, comme à penser différemment : en particulier ceux prononcés devant les étudiants de l’Université de Stanford, en 2005.
« Personne ne désire mourir. Même ceux qui veulent aller au ciel n’ont pas envie de mourir pour y parvenir. Pourtant, la mort est un destin que nous partageons tous. Personne n’y a jamais échappé. Et c’est bien ainsi, car la mort est probablement ce que la vie a inventé de mieux. C’est le facteur de changement de la vie. Elle nous débarrasse de l’ancien pour faire place au neuf. En ce moment, vous représentez ce qui est neuf, mais un jour vous deviendrez progressivement l’ancien, et vous laisserez la place aux autres. Désolé d’être aussi dramatique, mais c’est la vérité.
Votre temps est limité, ne le gâchez pas en menant une existence qui n’est pas la vôtre. Ne soyez pas prisonnier des dogmes qui obligent à vivre en obéissant à la pensée d’autrui. Ne laissez pas le brouhaha extérieur étouffer votre voix intérieure. Ayez le courage de suivre votre coeur et votre intuition. L’un et l’autre savent ce que vous voulez réellement devenir. Le reste est secondaire. (…) Be hungry, be foolish.
Steve Jobs est mort. Salut l’artiste, qui a osé rêver, risquer, échouer, se ramasser, recommencer, se tromper à nouveau, se corriger et puis rêver encore. Salut celui qui a osé l’exigence d’une excellence, et la beauté comme qualité. Salut celui qui a osé la différence. Et qui a gagné, en réussissant sa vie.
Le discours « live » (sic), est ici :
http://www.dailymotion.com/video/x5m47b_vostfr-steve-jobs-stanford-commenc_news?start=27#from=embed
Et le texte complet et traduit est ici : http://forum.macbidouille.com/lofiversion/index.php/t141097.html
Je ne sais ce qu’en pensent les graphistes et designers (hormis ceux qui pour le produire ont empoché, paraît-il, 6000€), mais le logo de la nouvelle « Fédération Wallonie Bruxelles » me laisse particulièrement perplexe. Je n’y ai vu, de prime abord, que l’érection ridicule de deux lombrics colorés, opposés en direction : c’est, paraît il, un W auquel manque un jambage; s’y adosse un demi B ventru comme un amateur de pils –et titubant comme lui. L’ensemble est proprement illisible, sans ligne de force, sans structure, et traduit par sa ligne houlée et descendante, ce que les anciens nommaient débilité : autrement dit un manque d’énergie, de vigueur, un état d’extrême faiblesse.
Voici donc la nouvelle image d’une « entité » ectoplasmique, sans existence constitutionnelle, tout droit issue de la fantaisie de nos « hommes d’Etat » wallobruxellois. Dire que le logo est insignifiant (en n’étant porteur d’aucun sens, aucune valeur) serait se montrer indulgent. En phase avec une politique vendue à coup de slogans, le packaging de ce nouveau « machin » me paraît du dernier ridicule.
Et comme emblème, unissant le Coq et l’Iris ? Je propose un ballon de baudruche?
sept 11
16
Vous y avez cru, vous, à la réforme copernicienne de l’État Belgique ? Vous y avez cru, à la refondation, à la revivification institutionnelle de ce pays en phase terminale ? Rangez vos rêves, rangez vos espérances. Il n’est question ici, encore et toujours, que de maquignonnage, de trocs, de compromis, ou plus exactement de compromissions. La rénovation politique, seule à même, prioritairement, de sauver ce pays, n’est pas pour demain.
L’alchimiste de jadis sublimait la matière dans l’Athanor, pour trouver la pierre philosophale (celle qui transforme la boue en or) ; aujourd’hui Wim Delvoye brille sur le marché de l’Art en créant Cloaca, la machine à produire de la merde. Je vous laisse choisir la métaphore qui s’applique le mieux aux compromis institutionnels qu’on nous vante, dans le plus pur style monodique ou pravdéen, comme historique. La leçon de ces 500 derniers jours, c’est que les bonimenteurs qui nous servent de politiques n’ont d’autres projets que de préserver l’Alambic.
L’Alambic ? Vous savez, cette machine mystérieuse, qui distille en glougloutant et lâchant des jets de vapeur, de mystérieux élixirs : comme celui de longue vie (au pouvoir), de richesse (passons), de jouvence (idem). Conservés dans des officines (on les appelle des cabinets), consommés en secret, ils donnent à des politiques sclérosées, des administrations vermoulues et des organismes de l’État nécrosés l’illusion qu’ils nous font illusion. Leur radotage sénile, leur sourire édenté, leur odeur de naphtaline révèlent à qui les regarde bien, la plus effrayante caricature d’une démocratie fonctionnelle.
On peut agiter l’épouvantail des nationalismes, des communautarismes, des politiques économiques et autres. La Belgique meurt d’un système consociationaliste dévoyé en particratie, où la notion de Bien Commun n’a plus consistance aucune. Sans projet, sans rêves, sans perspectives, ces vieillards de la pensée, apeurés d’un quelconque changement qui poserait la légitime question de leur légitimité, n’ont plus qu’une ambition : maintenir ce qui les maintient.
Regardons les choses en face : l’Alambic n’est plus qu’une usine à gaz. Ses employés ont beau nous mettre en garde contre les risques d’explosion, j’en suis à me demander si la catastrophe ne serait pas salutaire. Sur les friches, on peut tenter de nouveaux labours, des semailles, des récoltes. Comme jadis : en travaillant solidairement en une corvée commune, puis en dansant ensemble à la fête des moissons.
Dans la série « je me la pète avec un langage châtié», abordons aujourd’hui l’expression « parole performative ».
Emprunté à la linguistique, et en particulier à la théorie d’Austin, le mot « performatif » désigne, en parlant d’énoncés ou d’actes de langage :
Ce qui réalise une action par le fait même de son énonciation.
Le lecteur un brin plus curieux, soucieux de développer la définition, consultera l’outil formidable du Centre national de ressources textuelles et lexicales. Les autres attendront sans doute des exemples, en guise d’éclaircissement.
Illustrons donc ce qui précède de quelques paroles performatives bien connues:
La toute première, d’abord, au sens où, selon la Bible, elle devancerait même le Temps. Dieu dit : « que la lumière soit », et la lumière fût. La chose advient, en même temps que le mot (Logos, en grec, Verbum, en latin) est prononcé : la parole performative crée, réalise, inscrit dans le réel. D’aucuns tentent de nous faire accroire que, de la même façon, Moody’s, Standard and Poors et Fitch disent « tel pays risque d’avoir des problèmes de solvabilité »… et les problèmes arrivent.
Autre exemple : dans le rite catholique, l’officiant dit : « je vous déclare unis par les liens du mariage » … et vous êtes indissolublement lié à votre conjoint, comme la Grèce à sa dette, par les bons offices des grands prêtres d’une quelconque secte (genre groupe de Bildenberg) dont les acolytes s’appelleraient Barroso, Juncker ou Trichet
Dernier exemple, enfin,: Celui-dont-on-ne-doit-pas-prononcer-le-nom lance le sortilège « endoloris », et sa victime se tord dans les soubresauts d’affreuses douleurs : un peu comme ces pauvres hères soumis aux coupes sombres des budgets sociaux, au cœur même des démocraties ou des régimes apparentés (nominativement).
Oui, je sais, mes illustrations sentent un peu trop le manifeste des Indignés, ça fait à la fois anarcho-bobo, lutte ouvrière, gauche-gauche, rouge-rouge, grand soir et Internationale. Ce qui, pour l’observateur superficiel, colle assez mal avec un joli tailleur et des talons aiguilles, l’amour du cappuccino Nespresso et Nietzsche dans la bibliothèque. Notez que je porte aussi à l’occasion T-shirt No Marque, short délavé et bottines de rando, que j’achète équitable, soutiens le microcrédit et idolâtre Steinbeck. Pas de simplisme svp. Car enfin pour n’être guère partisane des sittings, campements, manifs, banderoles et expression grégaire de ma colère, force est de reconnaître que je partage avec certains Indignés nombre de constats. Je les partage en tant que libérale démocrate, ce que vous aurez le bon goût de ne pas associer à un quelconque parti, ni à une dichotomie gauche-droite particulièrement réductrice en l’occurrence.
Reprenons le fil de notre sujet. La haute finance, les bourses, les marchés n’usent pas, quoi qu’en disent eurocrates et politiciens frileux, de parole performative. Ce sont, pour recourir à des références harrypotteriennes, simplement des Detraqueurs. Ils sèment le doute, l’anxiété et le désespoir, mais n’ont en définitive de pouvoir que sur les petits sorciers : ceux qui faute d’ambition ou d’envergure se sont soumis par intérêt à Vol-de-Mort-à-la-démocratie.
Les intérêts particuliers de ces politiciens médiocres ont trop souvent prévalu sur le Bien Commun, et le peuple des Moldus découvre avec stupeur les privilèges qu’ils se sont arrogés. Ce sont ces mêmes intérêts, ces mêmes privilèges qui les ligotent aujourd’hui, les aliènent, les rendent définitivement impuissants, incapables de lutter contre les forces du Côté Obscur. Non, je ne confonds pas Harry Potter avec Star Wars. C’est que la sage Hermione a décidément un côté casse-bonbons et que je lui préfère le charme un brin rebelle de Princesse Leia. Question de tempérament je crois.
Revenons à nos moutons. Belges, précisément. A Madrid, en Italie à, ailleurs encore une vive réaction se fait jour contre la corruption politique et le grippage des institutions ; le gouvernement espagnol a démissionné et les potentats italiens vacillent ; en Belgique, malgré les rapports successifs de Transparency International, le citoyen en pantoufles ne s’émeut plus de rien. On lui a enseigné que ce pays était celui des compromis, alors qu’il n’est plus, depuis longtemps, que celui des compromissions. La régionalisation, la communautarisation, l’incroyable complexification institutionnelle ont servi l’inflation d’un personnel politique pléthorique, et qui, n’en déplaise aux ânes brayant sous le bâton, répond assez bien à l’image qu’en esquissait certain fonctionnaire de la STIB (paix à son âme).
En particulier, n’importe quelle démocratie fonctionnelle, c’est à dire composée d’abord de citoyens vigilants, protesterait et obtiendrait la démission d’un ex-ministre de Haut Vol (ceci moins en rapport avec ses compétences aéronautiques que ses émoluments) : qu’il prétende par la grâce de l’ingénierie fiscale faire échapper son plantureux salaire à l’impôt est la dernière des avanies de la part d’un Elu qui vit des largesses du contribuable. Faut-il que notre sens moral, notre conception de la politique soient à ce point dépravés pour tolérer de tels abus ? Faut-il que le troupeau soit résigné à la tonte, pour qu’aucun bêlement ne s’élève même contre cette impudence ? Faut-il que le baume des belles paroles et des promesses électorales masque les effluves qui émanent de l’abattoir où on nous mène ? Je désespère. De vous, de nous, peuple sans citoyenneté. Sans projet de vivre-ensemble, donc sans avenir…
Éduquons-nous, instruisons-nous, cultivons notre sens politique : impliquons-nous avec plus de vigilance et de vigueur dans le respect des principes démocratiques. L’enjeu de ce combat n’est pas la défense d’un quelconque pouvoir d’achat, d’acquis sociaux ou autre slogan racoleur. L’enjeu réel aujourd’hui et demain est notre capacité d’exercer un pouvoir politique, l’enjeu est d’élire des représentants, et pas des marionnettes dont d’autres tirent les fils, l’enjeu est l’efficacité d’une gouvernance, pour un PROJET et non comme un objet. Car un gouvernement n’est pas un échiquier où une main obscure déplace des pions, une table de poker où chacun ment essayant de remporter la mise, ce n’est pas un Monopoly où s’acquièrent et où s’échangent des portefeuilles, des rentes, des prébendes. Gouverner, c’est étymologiquement « tenir le gouvernail du navire », être capable de barrer en cas de tempête, d’amener ou de donner de la voile, tenir un cap, et non se laisser ballotter par les flots. Et ce cap, il est à définir collectivement. Concitoyennement. Pas par des lobbies, des groupes de pression, des groupes d’intérêts : y compris les nôtres propres, y compris ceux des partis qui prétendent les défendre et ainsi nous « représenter ».
J’ai refermé bien des grimoires dont le contenu m’a déçu, j’ai perdu avec l’âge quelques-uns de mes sortilèges, je n’ai pas de baguette magique. Néanmoins, contre toutes les paroles qu’on nous dit être performatives et en particulier celle des « marchés » , je m’accroche encore à une chose : notre capacité d’invoquer, contre le malheur et le Mal, le patronus de l’esprit critique et celui de la liberté de pensée. Dans le combat sans merci contre la démocratie fictionnelle, puissent Harry Potter et Kant nous seconder.
La paresse et la lâcheté sont les causes qui font qu’une si grande partie des hommes, après avoir été depuis longtemps affranchis par la nature de toute direction étrangère restent volontiers mineurs toute leur vie, et qu’il est si facile aux autres de s’ériger en tuteurs. Il est si commode d’être mineur !
Emmanuel Kant, Qu’est-ce que les Lumières, 1794
août 11
4
Apple a plus de cash que les USA –et que nombre de pays d’Europe. Il peut, en théorie, s’acheter un État. On a parlé de la Grèce, de l’Espagne -mais osons le scoop avant l’ouverture du marché américain: Apple buys Belgium. Le patron de la firme de Cupertino a décidé de remplacer les différents processeurs (les partis aux parlements) par un seul, Intel(ligent) : la circonscription fédérale. Le disque dur défragmenté en communautés et régions sera reformaté. La carte mère (le gouvernement) sera totalement changée, et on veillera à ce qu’aucun composant usagé ne soit réutilisé ; les ports seront Thunderbolt et FireWire 800 plutôt qu’USB 2.0, afin d’accélérer les transferts d’informations vers les périphériques (administrations). La mémoire des citoyens sera upgradée et pour la mémoire vive, on proposera un accès flash, favorisant l’interpellation directe des Représentants en cas de contradiction de leurs actes avec leur discours. Le poids de la machine politique sera radicalement allégé, son clavier sera plus ergonomique et son écran LED, moins énergivore, affichera les courbes et graphiques d’une santé économique retrouvée.
Point de vue design, image et autres foutaises marketeuses chères à nos attachés de communication, l’Atomium sera relooké. Au lieu de neuf boules, il offrira neuf pommes aux touristes venus en masse de l’étranger, pour le photographier.
Allo Steve ?
août 11
3
Un peu d’étymologie:
E-duquer: conduire en dehors, à l’extérieur -de soi.
Instruire: bâtir, pourvoir, munir.
Cultiver: former, développer par l’exercice.
Education, instruction, culture. Mots-valises, mots-baudruches, mots dénaturés par un discours politique et/ou médiatique qui tend à la vacuité la plus absolue. Ils constituent pourtant le facteur le plus essentiel de notre liberté. Y compris, bien sûr, celle de penser.
J’ai un livre qui a de l’esprit pour moi, un directeur qui a de la conscience pour moi, un médecin qui juge pour moi du régime qui me convient, etc. ; pourquoi me donnerais-je de la peine ? Je n’ai pas besoin de penser, pourvu que je puisse payer ; d’autres se chargeront pour moi de cette en nuyeuse occupation. Que la plus grande partie des hommes (et avec eux le beau sexe tout entier) tiennent pour difficile, même pour très-dangereux, le passage de la minorité à la majorité ; c’est à quoi visent avant tout ces tuteurs qui se sont chargés avec tant de bonté de la haute surveillance de leurs semblables. Après les avoir d’abord abêtis en les traitant comme des animaux domestiques, et avoir pris toutes leurs précautions pour que ces paisibles créatures ne puissent tenter un seul pas hors de la charrette où ils les tiennent enfermés, ils leur montrent ensuite le danger qui les menace, s’ils essayent de marcher seuls. Or ce danger n’est pas sans doute aussi grand qu’ils veulent bien le dire, car, au prix de quelques chutes, on finirait bien par apprendre à marcher.
PS: Toute ressemblance de ce texte écrit au XVIIIe siècle, avec des personnages réels ou des événements actuels est purement fortuite. Attention cette lecture peut être pernicieuse.
Emmanuel Kant, Qu’est-ce que les Lumières, 1984 (texte intégral: http://fr.wikisource.org/wiki/Qu’est-ce_que_les_Lumières_%3F)
juil 11
13
Non, ce blog n’est pas en déshérence ; il est en vacances. Temps de lectures, de méditation, d’échanges IRL ; temps libre comme l’air, celui qui court le long d’un fleuve salé, chante sur ses iles, décoiffe les épinettes et joue à rebrousse-marées. Autant dire que les marécages de la politicaille belge n’ont rien en regard pour me séduire. D’autant que ces mortes-eaux sont porteuses de miasmes mortels : l’apolitisme et l’antipolitisme sont en passe d’achever le travail de sape de la particratie.
Alors on baisse la tête en rougissant de honte, ou on parle, on crie pour tenter de réveiller ceux qui dorment et surtout pour ne pas être complice.
Non, ce n’est pas moi qui le dit : c’est Jean-Maurice Dehousse, dans un coup de gueule adressé à Rudy Demotte. La Libre s’en est fait l’écho mais je communiquerai ci-dessous le lien vers la version intégrale. Relevons dans ce texte quelques passages croustillants :
Le Ministre-Président de la Région Wallonne, le Cde Rudy DEMOTTE, par ailleurs aussi Ministre-Président de la Communauté Française, ne négocie pas, pas plus du reste que la Présidente du Parlement Wallon.
La parole est confisquée par la junte des présidents de partis. En quelque sorte, c’est la démocratie occultée.
Mais, pour intéressante qu’elle soit, c’est une autre histoire. Elle nous permet cependant de nous exprimer. Profitons-en tant qu’il en est temps encore. Le susdit Ministre-Président de la Région Wallonne vient de proférer ce que par pure politesse, on appellera une ânerie monumentale, qui lui vaudrait d’être « busé » (recalé, repoussé dans n’importe quelle université digne de ce nom. ) Il a cru bon, en effet, de déclarer avec la solennité qui entoure les conneries publiques que « la nation était dépassée car c’était une idée du dix-neuvième siècle ».
S’en suit, pour démontrer l’ineptie, un petit cours d’histoire joliment illustré de références –J-M Dehousse est homme d’un temps où l’érudition n’était pas considérée comme élitiste, même par les socialistes ; un temps où le Ministre (PS) de la culture aurait peut-être eu d’autres talents que de bêtifier avec Nounours… Pour Dehousse, la nation existe bel et bien, la nation flamande, du moins ; et s’il n’y a pas en regard d’identité wallonne, il faut pointer les responsabilités premières. Elles sont politiques :
C’est même une des causes du « mal belge » que la nation flamande existe dans toute sa plénitude alors que la nation wallonne n’existe pas, pour une foule de raisons dont les niaiseries de trop de ses dirigeants, perdus dans le campanilisme comme Hannibal à Capoue.
Traduction : les querelles de clochers, le clientélisme, les baronnies, la re-féodalisation de la région ont ruiné la possible émergence d’une idée nationale wallonne –à tout le moins, la conscience d’une identité. D’une fierté. D’une dignité. D’une volonté et d’un idéal politique, aussi, dépassant la conquête du pouvoir pour le pouvoir, pour des postes et des prébendes ?
Le texte est ponctué d’un post scriptum qui vaut son pesant d’or :
Rudy, ne le répète pas mais le socialisme est une conception qui nous vient droit du 19e siècle. Si tu n’y crois plus, dis-le nous et reste chez toi. Salut et Fraternité.-
Il y a donc encore des socialistes.
Après R.Collignon, qui a égratigné l’an dernier, jour pour jour (12 juillet 2010) la « présidentocratie » rempante, voici donc J.M.Dehousse, qui rugit contre la « junte des présidents de partis » et l’occultation de la démocratie.
Il y a donc encore des socialistes ET démocrates, à même de reconnaître le dévoiement de notre système politique, et ses conséquences désastreuses pour tous. Malheureusement, il semble que le courage soit l’apanage des vieux lions édentés. Les lionceaux semblent n’avoir d’autres ambitions que de figurer en bonne place sur les listes du clan, et de se nourrir désormais d’une prospérité à l’état de charogne. C’est vrai pour les élus socialistes. C’est vrai pour les élus libéraux. C’est vrai, tous partis confondus.
Tant que nous accepterons le simulacre d’élection de béni-oui-oui et de pousse-bouton sensés nous représenter, nous cautionnerons le régime et la situation actuelle : à savoir, que des Présidents de parti non élus au suffrage universel soient habilités à définir notre avenir, de notes en notes et de conciliabules en conciliabules, de compromis en compromissions. Notre démocratie n’est pas dans l’impasse : elle est devenue fictionnelle.
La question est : comment lui rendre son efficacité ?
———————————
(l’intégrale du texte de J-M.Dehousse se trouve ici ; celui de R.Collignon, ici)
juin 11
1
Le Journal télévisé de la RTBF lui avait fait une place dans sa séquence « Belgique », Internet buzze à son tour une vidéo détaillant ses particularités : c’est clair, le nouveau tronçon de route reliant Braives à Moxhes a toutes les chances d’illustrer le surréalisme belge, et de démontrer que le citoyen de ce pays mérite son rôle de crétin émérite au pays des blagues.
Car qui ne dit mot consent, et qui se dépolitise au point de perdre de vue que la politique est d’abord le lieu de discussion du vivre-ensemble mérite de tels chefs d’oeuvres d’ineptie : ils ne sont que la coûteuse concrétisation d’une incompétence érigée en normalité. Après tout, on a les représentants qu’on mérite, du moins, si on les élit. C’est un autre problème et je n y reviendrai pas ici. J’en ai traité ailleurs, et souvent.
Ironie du sort, l’ »aménagement » routier ici visé épouse une partie la Via Romana, cette colonne vertébrale du commerce et de la sécurité au sein de l’Empire. Deux millénaires plus tard, ses vestiges démontrent l’intelligence pratique et le génie logistique d’un peuple soucieux d’efficience. À l’inverse, la vidéo présentée ici montre à quel point une politique de cabinet (et de portefeuille, puisqu’il y a bien un ministre responsable) peut perdre le sens des réalités.
Cette route d’Absurdie me paraît une métaphore parfaite de ce qu’est devenue la politique belge, à tous les niveaux: un aménagement « paysager », avec ses bas-cotés permettant de se ranger au profit des passe-droits, ponctué d’injonctions pléthoriques et contradictoires, et niant dans sa forme finale le but initial: avancer.
Le pire est sans doute que le blocage politique actuel nous condamne à tourner en rond, embarqués que nous sommes dans le diabolique rond-point de Raymond Devos.
En Belgique, le sketch ne finit jamais.
Témoin la video (retirée de YouTube sur l’ordre du ministre Lutgen, mais aimablement reprise par nos voisins d’Outre-Quiévrain:
http://ma-tvideo.france3.fr/video/iLyROoafz-wQ.html
P.-S. Afin de rentabiliser les deniers publics investis, je joins quelques suggestions (n’hésitez pas à en faire d’autres dans les commentaires)
-on pourrait proposer une étape préliminaire au Paris-Dakar, qui comme tout le monde le sait se déroule désormais en Amérique du Sud?
-pour amener le touriste étranger à visiter cette infrastructure typique de notre beau pays, n’y aurait-il pas un développeur de génie capable de nous créer un jeu vidéo, genre Grand Tourismo, en rallye sur les routes wallonnes? Dans le choix des concurrents, on verrait le 4×4 de Happart, la Porsche de Daerdenne, la Mercedes de Reynders, etc etc.
-…
Oui, je le confesse, j’ai, dans les premières heures de l’ « affaire #DSK» twitté et retwitté des blagues potaches ; j’ai ri ; j’ai suivi l’actualité sur le fil; j’y ai cherché de l’info. J’en ai trouvé. Assez pour avoir honte de ma réaction première, et m’indigner du choix de la victime. Il a fallu trois jours pour qu’ayant épuisé le registre de la gaudriole, celui de la « christification » d’un DSK-aux-outrages traîné devant une justice accusatoire, des voix timides s’élèvent. Si les faits sont avérés, n’a-t-on pas oublié quelqu’un ? (oui, mais il n’est pas inculpé, on n’en est qu’à la rumeur, c’est sans doute un complot…) ; n’a-t-on pas oublié quelqu’une ?
Tant mal que bien, les communicateurs tentent de rattraper le tir : voici dans la bouche des politiques une petite pensée par ci, un petit mot par là… « si toutefois les faits sont démontrés » ; d’empathie ? aucune ; juste un vernis hypocrite habillant un discours singulièrement équivoque –un discours de classe, dont personne ne semble s’étonner.
Ainsi, la victime, une « femme de chambre » déchoit-elle en « femme de ménage », voire en « domestique », ce qui permet de réactiver quelques fantasmes très vieille-France, droit de cuissage inclus. Comment, en 2011, écouter sans bondir des propos de Jean-François Kahn expliquant en direct de France-Culture: « je suis certain, enfin pratiquement certain qu’il n’y a pas eu une violente tentative de viol » (une douce tentative de viol, alors ? Juste pressante ? Juste insistante ? pas harcelante, en tous les cas : de cela il a été blanchi en 2007, déjà) ; non, poursuit l’ex-journaliste-politicien : les faits s’apparentent davantage à un « troussage » ; « un troussage de domestique, ben je vais dire ce n’est pas bien, mais voilà » . On est heureux d’apprendre que moralement, ce n’est pas bien ; mais ce n’est au fond « que cela ». Une chose banale. Traditionnelle ? Comme quoi on peut se targuer de prendre la Bastille, de proclamer les droits de l’homme et continuer à considérer qu’une bonniche est « bonne ». À tout faire.
Plus pathétique encore (mais dans la droite ligne du personnage), la sortie de BHL, s’offusquant que la juge américaine ait feint que « DSK était un justiciable comme les autres ». Ah bon ? Il ne l’est pas ? Ce nanti aurait donc droit à des privilèges ? Et cette justice puritaine et accusatoire en ferait fi, faisant par là preuve d’une violence extraordinaire : ramener un puissant au rang du citoyen ordinaire, soumis à la Loi ?
L’opinion française croit à 57% à la thèse du complot ; elle réagit épidermiquement à l’affaire, faisant mine de croire que ce sont ses mœurs, sa tradition de libertinage, la turlutte et la gaudriole qui se voient, avec DSK, incriminés. Non : c’est bien d’une agression sexuelle, tentative de sodomie et fellation forcée qu’il est question. Faisant chorus avec la presse, elle défend non pas un citoyen ordinaire, mais un puissant, un Prince -de ceux qui, avec Brantôme, profitent des « dames galantes » et tirent leur « épingle » du jeu.
Que DSK soit coupable ou innocent, il y aura bien une victime. Celle dont la vie va être scrutée, disséquée, atomisée, celle qui sera la cible des meilleurs avocats américains, payés grassement, payant grassement pour le moindre détail susceptible de dédouaner leur client. Travailleuse immigrée, mère célibataire, musulmane discrète, demain tout cela va voler en éclat et se les moindres failles de sa vie, ses heurs et malheurs, ses travers, ses défauts, ses humaines misères verront étalés. Le rouleau compresseur est en marche. Où ira, que fera désormais Ophélia ? Sa fille ? Sa famille proche ? D’ores et déjà la voici déracinée de sa vie, de son travail, de son voisinage, des liens ténus que cette migrante a lentement retissés dans son pays d’accueil. Une chose est sûre : rien ne sera plus jamais pareil pour elle.
Coupable ou innocent, DSK rentrera un jour –bientôt? – en France ; meurtri, peut-être; cassé ? –j’en doute. Dans le monde qui est le sien, il se trouvera des amis pour lui tendre la main, donner l’accolade et lui chuchoter qu’on lui garde compréhension et estime. Après tout, comme dit Jack Lang, « Il n’y a pas mort d’homme ». Péché de sexe est péché véniel. Il est loin le temps où la prison laissait une trace infamante, Tapie peut en témoigner ; sa fortune enfin ne devrait pas être affectée ; il touchera gros pour ses mémoires, et entre la place des Vosges et le Riad de Marrakech, connaîtra sans doute une retraite active.
Que le bon peuple applaudisse !
Champagne et caviar pour tout le monde ! Et tournent tournent les violons, qu’ils fassent rêver Manon
ce billet achevé, je decouvre par le biais de rue89 l’excellent article du grand Barnum français (donc, pas notre Phineas national, sorry pour le quiproquo): je plaide la rencontre des pensées, et dément le plagiat. Il avait tout dit, et mieux que moi, dès avant moi (le 16 mai). http://www.le-grand-barnum.fr/de-laffaire-dsk-comme-troussage-de-domestique-jean-francois-kahn-et-linconscient-machiste-francais/
le lien du jour: le sort mediatique de la présumée victime, par David Abiker
http://davidabiker.fr/wordpress/le-sort-mediatique-reserve-a-la-presumee-victime/
voir aussi rue89
http://www.rue89.com/2011/05/19/kahn-lang-bhl-sabban-les-pires-avocats-de-strauss-kahn-204535